L’Agent littéraire dans la mémoire du livre

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A l’origine, le social et un exil

Aux racines de la fonction d’agent littéraire, il y a un exil, un non-lieu littéraire : celui d’Emile Aucante, filleul et secrétaire de George Sand qui, pour ses positions socialistes et démocrates, fut poussé à l’exil sous Napoléon III. L’Agence Générale de Littérature fondée par ce dernier à Paris en 1858 avec le soutien de Sand n’y survivra pas, et la fonction d’agent littéraire s’effacera des tablettes de l’histoire française du livre jusqu’aux années 1920.

Notons que le parcours d’Aucante, de ses convictions démocrates à son implication au sein de la Revue Sociale, a pu croiser les engagements de l’éditeur Maurice Lachâtre, qui contribua à même période aux fondations de la notion d’éditeur indépendant engagé, et qui connût lui aussi des fortunes diverses, dans un temps d’industrialisation de l’édition internationale et du marché de la littérature française.

Aussi bien Aucante que Lachâtre incarnent des positions alternatives, collectives, quasi altermondialistes avant l’heure : presque des anachronismes selon comment l’on se positionne dans cette histoire industrielle des lettres. Silhouettes un peu floues et estompées, ils habitent la mémoire inconsciente de l’édition française, tout particulièrement celle qui, sous l’impulsion d’Hachette, de Hetzel, de Charpentier ou de Fayard (entre bien d’autres), fondait des empires de lettres et de librairies, installait des figures tutélaires d’auteurs, en même temps qu’elle pouvait apporter sa contribution à un empire colonial naissant.

La république mondiale des lettres

Longtemps en France, l’agent littéraire a ainsi été relégué à l’arrière plan d’une histoire présentée comme glorieuse, celle de la construction d’une République Mondiale des Lettres rayonnante, centrale, foyer de traduction et d’influence à travers le monde du livre. L’agent littéraire est ainsi plutôt devenu ce complément international aux droits étrangers des éditeurs français, portés par leur admirable organisation (formidable outil que le Bureau International de l’Edition Française). La littérature française s’est alors longtemps établie en mètre étalon des littératures en français et il n’est pas tout à fait surprenant que l’édition des pays africains en particulier – et plus largement l’édition francophone des Sud- faute d’une telle structuration, n’ait pas accédé aux mêmes dimensions internationales, ou que les agents littéraires internationaux n’aient pas porté le même intérêt à des éditeurs dont les services de droits n’étaient pas aussi visibles ou efficaces que ceux de leurs homologues français.

Quelques contre-exemples ici et là : Wole Soyinka traduit en français par les éditions Clé du Cameroun, Mariama Bâ ou Aminata Sow Fall traduites dans de nombreuses langues pour leurs romans parus aux Nouvelles Editions Africaines du Sénégal. Rien de comparable à la multitude de grands auteurs, africains en particulier, publiés à Paris et traduits dans le monde entier. Depuis les années 1970-80, les crises économiques et politiques dans de nombreux pays n’ont pas facilité la stabilisation des droits étrangers de la production éditoriale en langue française des pays du Sud, qui plus est dans une période où la production de livres dans les principaux foyers éditoriaux mondiaux s’est multipliée. Dans de tels contextes, il n’est ni surprenant, ni incompréhensible que la France -tout particulièrement Paris- se soit imposée comme un foyer éditorial et littéraire pour tant de noms des lettres africaines depuis la période de la décolonisation.

Un triple mouvement moderne

Cette figure parfois floue et fluide, et souvent mal connue qu’est l’agent, ne s’est pour sa part longtemps que peu saisie d’une diversité littéraire de l’espace francophone, jusqu’au début des années 2000, avec l’essor de plusieurs agences portant un regard fin vers les littératures d’auteurs originaires de pays anciennement colonisés. Des visages d’agents littéraires français se sont alors peu à peu mieux dessinés et imposés à travers l’espace littéraire francophone et international.

N’est-il pas remarquable que les périodes d’impasse, d’inquiétude et d’étouffante concentration de l’édition et de la distribution en France, correspondent à trois réactions : la première, à un rassemblent des éditeurs indépendants, notamment sous la banière de la “bibliodiversité” (“salut Maurice Lachâtre !”), la seconde à un refus de plus en plus fort des étiquettes littéraires (“africain”, “francophone”, etc.) par des écrivains que l’on se gardera bien de classifier pour notre part comme “postcoloniaux”, et la troisième, à un renouveau du travail de l’agent littéraire dans l’édition française et francophone, et plus largement à travers le marché international du livre en français ?

Le retour d’une mémoire

Pour le troisième exemple, il est peut-être également possible de voir un écho inversé à cet effacement de l’agent des registres durant le 19ème siècle, alors que l’édition française s’internationalisait et s’industrialisait. Dans ce sens, l’essor de l’agent littéraire et son renouveau depuis les années 2000 est un bon signe. Souvent présenté à travers son visage de “commercial des droits” par ses détracteurs, l’agent dans lequel nous nous reconnaissons nous semble plutôt correspondre historiquement à une garantie de diversité littéraire et à un acteur du décentrement comme vecteur d’équilibre. Oeuvrant dans l’espace francophone à la circulation des droits à travers différentes langues (sans oublier les langues dites “minorées”) et dans une multitude de territoires (parfois simultanément), son rôle ne semble aujourd’hui plus du tout anachronique. De son exil originel, l’agent littéraire contribue aujourd’hui à une forme de déterritorialisation.

Non pas concurrent des services de droits étrangers des éditeurs internationaux et des éditeurs indépendants, l’agent représente bien plus un opérateur mobile qui travaille à son niveau à une circulation des droits de manière plus hétérogène, collégiale et moins centralisée. Il est ainsi plutôt un allié des éditeurs (indépendants ou non) que leur adversaire, un intermédiaire parfois, et surtout un médiateur au service des auteurs et de la circulation de leurs droits, dans l’intérêt de leurs relations durables avec leurs éditeurs.

L’agent littéraire n’est-il pas tout simplement le témoin d’une industrie des lettres qui respire ?

Raphaël Thierry

 


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